- Le carignan vient de Cariñena, en Aragon, et s'est installé dans le Languedoc et le Roussillon
- Il couvrait 167 000 hectares en 1988, puis environ 95 700 après les primes d'arrachage
- Les vieilles vignes en gobelet donnent des vins concentrés, là où le carignan de rendement se boit vite
- Les domaines qui le réussissent le vendent souvent entre 8 et 25 euros la bouteille
Un jour, dans un train entre Sedan et Charleville-Mézières, une passagère m'a demandé si j'allais à Carignan pour le vin. Je descendais à Carignan, dans les Ardennes, pour changer de correspondance. Le carignan que je cherchais n'a rien à voir avec cette commune. C'est un cépage, planté à quatre cents kilomètres de là, dans le Languedoc et le Roussillon.
Vieilles vignes de carignan, taillées en gobelet, dans les collines du Languedoc.
D'où vient le carignan
Le nom vient d'une ville d'Aragon, en Espagne : Cariñena. Le cépage y était cultivé dès le Moyen Âge. Les Espagnols l'appellent encore Cariñena, ou Mazuelo en Rioja, ou Samsó en Catalogne. Il a franchi les Pyrénées vers le Languedoc-Roussillon, où le climat méditerranéen lui convient.
Le carignan a aussi voyagé vers l'Italie. En Sardaigne, on l'appelle carignano, et il donne des vins de bord de mer sur les sols sableux du Sulcis.
Pendant longtemps, on l'a planté pour la quantité, pas pour la qualité. Facile à cultiver, résistant à la sécheresse, il donnait des rendements énormes sur les plaines. Ces gros volumes ont nourri le vin de table pendant un siècle. Le style a longtemps abîmé sa réputation.
Le carignan a des tanins costauds et une acidité vive. Beaucoup de vignerons du Languedoc le vinifient par macération carbonique : la grappe entière fermente sans être écrasée. Le procédé adoucit les tanins et donne un fruit-forward red wine, ce que les Anglo-Saxons appellent aussi carbonic maceration. Le terme revient souvent sur les étiquettes destinées à l'export.
Un cépage qu'on a longtemps sous-estimé
Il mûrit tard, il a besoin de chaleur jusqu'au bout de la saison. Une vendange trop précoce donne des tanins verts et un goût d'herbe.
C'est un peu comme un café qu'on laisse infuser plus longtemps. Avec moins de grains et plus de temps, le goût change du tout au tout. Le vieux carignan donne moins de grappes, mais elles sont plus concentrées. Les tanins restent présents, mais ils s'arrondissent avec l'âge de la vigne.
Le nez évoque les fruits noirs, la réglisse, parfois une pointe de fumée ou de poivre. Ce n'est plus un vin de masse, c'est un vin de vieilles vignes qui prend son sens. Est-ce que deux carignans peuvent se ressembler d'un domaine à l'autre ? Rarement, et c'est bien ce qui rend le cépage intéressant.
| Carignan de rendement | Vieilles vignes de carignan | |
|---|---|---|
| Conduite | Palissé, mécanisable | Gobelet, taille courte |
| Rendement | Élevé, recherché pour le volume | Volontairement limité |
| Tanins | Durs, parfois astringents | Présents, mais fondus par l'âge |
| Usage historique | Vin de table, vin de coupage | Cuvée de terroir, monocépage ou assemblage |
| Où le trouver | Grande distribution, IGP génériques | Domaines engagés, Languedoc et Roussillon |
Bien né, un carignan de vieille vigne se garde cinq à dix ans sans forcer. Un jeune carignan de rendement, lui, se boit dans l'année, avant qu'il ne fatigue.
Cinq domaines qui misent sur le carignan
Domaine d'Aupilhac, installé à Montpeyroux, vinifie une cuvée en monocépage, tirée de vignes de plus de soixante ans. Le domaine est certifié en biodynamie. Le vin sent le fruit noir, la réglisse et un peu la fumée. Tu le sers sur une viande grillée, pas sur une pièce délicate.
Clos Fantine, à Cabrerolles, en Faugères, assemble le carignan avec un peu de syrah, de grenache et de mourvèdre. Les vignes ont entre soixante-dix et quatre-vingt-dix ans, conduites en gobelet, sans irrigation. Le domaine est certifié en agriculture biologique. C'est un vin dense, sans maquillage, qui demande une carafe.
Domaine Navarre, à Roquebrun, en Saint-Chinian, propose une cuvée appelée Olivier, qui marie carignan, grenache et syrah. Le vin est élevé environ un an en fût de chêne. Il sent le fruit mûr et l'épice, avec une bonne fraîcheur en finale. Ni lourd ni maigre, on dirait un medium-bodied red wine, pour parler comme les anglophones qui l'exportent.
Domaine Gauby, à Calce, dans le Roussillon, mise sur une cuvée vieilles vignes. Le carignan y compte pour un tiers environ, aux côtés de la syrah, du grenache et du mourvèdre. Certaines parcelles atteignent cent vingt-cinq ans. Le domaine est certifié en agriculture biologique, et le style reste puissant, structuré, marqué par la réglisse et la garrigue.
Roc d'Anglade, à Langlade, dans le Gard, fait du carignan la colonne vertébrale de son rouge. Selon les années, il pèse entre quarante et soixante pour cent de l'assemblage. Le domaine a choisi de sortir de l'appellation, en Vin de France, pour plus de liberté sur l'assemblage. Il est certifié en agriculture biologique, avec un style tendu, sans lourdeur, loin de l'image du carignan rustique.
Compte entre huit et vingt-cinq euros la bouteille, en vente directe, selon le domaine et le millésime. Ce n'est pas le segment le plus cher du Languedoc, et c'est souvent le plus honnête, prix pour prix.
Un jeune carignan issu de gros rendements sent souvent la banane et le bonbon anglais. C'est la marque d'une macération carbonique appliquée sans grand terroir derrière. Un vieux carignan de vignerons engagés ne fait jamais ça. Si tu doutes, regarde l'étiquette : millésime, domaine, mention des vieilles vignes en disent plus qu'un prix.
Ce que ça change à table
Le carignan de repas, celui des cinq domaines cités plus haut, aime la viande. Une entrecôte grillée, un gigot d'agneau, un civet de sanglier : tout ce qui a du gras lui va. Les tanins du vieux carignan tiennent tête à la viande rouge sans l'écraser.
Sur un poisson, en revanche, il écrase tout. Tu peux essayer avec un fromage de brebis affiné, ça marche mieux qu'on ne le croit. As-tu déjà servi un rouge du Sud sur du fromage plutôt qu'en fin de repas ?
Ce qui reste flou, ou qui fait débat
Est-ce que le carignan peut porter un vin tout seul ? Les avis divergent.
Beaucoup de vignerons le préfèrent en petite dose dans un assemblage. Il y apporte de la fraîcheur et de la couleur, sans dominer. Dans les Côtes du Rhône, il entre aussi en petite dose, aux côtés du grenache et de la syrah.
Des exemples plus haut montrent qu'un carignan seul, bien né, peut tenir la route. Je penche pour cette idée, même si je sais que je généralise à partir de peu de domaines.
Il y a un autre argument qui revient souvent : le carignan résiste à la sécheresse. Il pousse même sur des sols pauvres. Replanter un cépage rustique n'a rien de ringard, c'est un choix de bon sens agronomique. Ça reste un pari : replanter coûte cher, et les vieilles vignes se méritent avec le temps.
Je suis reparti de cette gare des Ardennes sans avoir bu une goutte de carignan ce jour-là. J'ai gardé le ticket de train dans mon carnet, avec la question de cette passagère notée au dos. Le vrai carignan, celui du Languedoc, je l'ai goûté ailleurs, sur une table en bois, dans une cour.
Je ne sais toujours pas ce qu'elle cherchait, dans cette ville des Ardennes. Peut-être juste une correspondance, comme moi.